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Entretien avec Mirion Malle

C’est comme ça que je disparais devait sortir au Québec en avril dernier. Une pandémie imprévue plus tard, le livre de Mirion Malle est finalement disponible. Alexandre Fontaine Rousseau a rencontré l’autrice par ordinateurs interposés, pour discuter avec elle de cette première œuvre de fiction.

 Tu es surtout connue pour des œuvres à visée analytique ou didactique. C’est comme ça que je disparais est ta première œuvre de fiction. D’où t’est venue cette envie d’explorer cette nouvelle avenue ? 

J’ai toujours eu le goût de faire de la fiction. C’est pour raconter des histoires que j’ai eu envie de faire de la bande dessinée : je trouvais que c’était une façon facile, pour moi, de raconter des histoires. Mais j’ai commencé à faire de la bande dessinée à visée plus analytique et féministe quand j’étais aux études : j’avais commencé un projet de fiction à l’époque, mais au final je l’avais abandonnée parce je n’arrivais pas à travailler dessus tout en allant à l’école. Mes notes de blogue pour Commando Culotte me prenaient entre deux jours et deux semaines de travail, ce qui était considérablement plus court à réaliser qu’un récit complet. Sauf que mon blogue a commencé à avoir pas mal de visibilité, que j’ai commencé des études en sociologie et que j’ai un peu fini par en faire ma spécialité. Mais tout ça a été un peu accidentel. Les gens me demandaient de faire des livres qui allaient dans cette direction, puis un autre… alors que j’avais toujours cette envie de faire de la fiction.

Quand je suis arrivée à Montréal, j’ai retrouvé un peu de liberté pour me consacrer à ça. La scène de l’autopublication, ici, est différente de celle qui existe en Europe ; je la trouve plus accessible. Alors j’ai commencé à produire des fanzines de fiction. C’est comme ça que je disparais, par exemple, a d’abord été un fanzine que j’ai réalisé pour Expozine. Sauf qu’en le terminant, je me suis dit que l’histoire n’était pas terminée — ce qui ne m’était jamais arrivé auparavant. J’avais vraiment l’impression d’avoir encore beaucoup de choses à raconter. C’était la première année où je me consacrais entièrement à la bande dessinée, j’avais du temps pour travailler sur un projet comme celui-là et je n’avais plus du tout envie de faire un truc didactique. J’ai montré les pages que j’avais à mon éditeur français La ville brûle et quand j’ai su que j’avais leur soutien, j’ai décidé de prendre un an pour travailler sur ce projet à temps plein.

Sens-tu que tu as à composer avec les « attentes » des gens qui associent ton travail à sa dimension plus analytique ? Qu’il existe des préconceptions quant à la nature de ton travail ?

 Oui. À deux reprises, je suis allée en France pour aller faire la promotion de La ligue des super-féministes. Quand je disais que je travaillais sur un livre de fiction, des gens réagissaient en me disant : « donc tu arrêtes la bande dessinée féministe ? » J’ai l’impression que la BD didactique attire des gens qui ne lisent pas forcément de bande dessinée à la base, peut-être parce qu’il y a encore pas mal d’idées préconçues sur la BD, que c’est pour les enfants, pas de la vraie lecture, tout ça.

Absolument ! C’est un peu absurde, en fait, de penser que la fiction est incapable d’avoir une dimension sociale… 

Je cite souvent Agnès Varda comme modèle, même si je suis tout à fait consciente du fait qu’on ne va pas regarder un de ses films et tout de suite faire le lien avec mon travail. Varda m’impressionne parce qu’elle a fait de la fiction, de l’autobiographie et du documentaire, mais qu’on la reconnaît toujours et qu’elle arrive toujours à contextualiser ce qu’elle fait. Sans toit ni loi, par exemple, parle à la fois de la vie des femmes, de la vie des personnes qui sont sur la route et du milieu rural. Mais on ne dirait jamais qu’elle nous prend par la main pour nous expliquer les choses. Même quand elle parle d’elle-même, il y a toujours une dimension très sociale à son travail. C’est quelque chose qui m’inspire énormément. Quand on fait de la sociologie, il faut choisir sa méthodologie. Personnellement, je me situe dans un courant selon lequel la neutralité n’existe pas — parce qu’on a un point de vue, mais aussi parce que la société ne nous le permet pas. Alors je pense qu’on peut faire de la fiction et véhiculer un message politique à travers celle-ci, sans pour autant faire quelque chose qui soit nécessairement didactique. Donc, pour moi, C’est comme ça que je disparais s’inscrit dans la continuité de mes œuvres précédentes même si je n’aborde pas les choses de la même façon.

Souvent, les récits sur la dépression sont centrés sur leur protagoniste à un point tel que leur environnement, leur entourage en vient à disparaître. Alors que ce n’est pas le cas, dans ton livre, où on sent souvent que le récit « s’ouvre » aux autres.

Une autre de mes influences, c’est Éric Rohmer. Dans son cinéma, on a souvent accès à l’intériorité des personnages par l’entremise de leur dialogue avec les autres. C’est quelque chose que je trouve brillant. Je n’ai rien contre la narration ou la voix off, mais je trouvais que mon sujet était en soi très « social » ; j’ai donc eu envie de l’aborder par le biais des relations, tant le rapport à son entourage que le rapport à soi-même. J’ai privilégié une narration subjective, mais je ne voulais pas donner un accès « omniscient » à l’intériorité de mon personnage. Tout est donc vu à travers son point de vue, même les autres ; mais je ne voulais pas diaboliser ces autres. Même dans la scène du lancement, par exemple, où on sent que les gens sont un peu superficiels. Si on les perçoit de cette façon, c’est parce qu’on ne les connaît que dans ce contexte — alors que c’est un cadre qui ne correspond absolument pas à l’endroit où Clara se situe personnellement. Ses amies ne sont pas gentilles ou méchantes. Il y en a qui ne comprennent pas, tout simplement. Parce que la dépression, c’est à la fois ne pas savoir se gérer et ne pas savoir comment gérer les autres. On ne peut pas non plus exister seule, en dehors de la société.

La représentation du tissu social, dans ton récit, passe souvent par la représentation des réseaux sociaux, de la technologie. Tant sur le plan narratif que graphique, on a l’impression c’est un aspect très soigné du livre, sur lequel tu as beaucoup travaillé.

J’ai toujours eu cette envie de bien traiter des réseaux sociaux, de bien les intégrer à un récit pour la simple et bonne raison que ça fait désormais tout à fait partie de notre vie de tous les jours. On me prête parfois cette intention, mais je n’ai pas voulu faire une « critique » des réseaux sociaux qui nous isolent. Pour moi, le but était plutôt de les montrer comme un outil relationnel, comme une nouvelle façon de correspondre et d’entretenir des relations avec les gens. Ça peut parfois être nocif, mais ça ne l’est pas nécessairement. À la limite, je voulais montrer que plus Clara s’isole, plus il s’agit de son seul lien avec les autres. Mais ça reste un lien.

Tu te réfères beaucoup au cinéma pour parler de tes influences, mais j’imagine que tu puises parfois ton inspiration du côté de la bande dessinée.

 Évidemment. C’est juste qu’en ce moment, je regarde beaucoup de films — alors nécessairement, j’y reviens souvent. Mais ma première grosse influence, ça a été Tarmasz. À ce jour, c’est la seule personne qu’il m’arrive d’imiter inconsciemment — à un point tel qu’il m’arrive de jeter des dessins parce que j’ai peur qu’on m’accuse de la copier. Sinon c’est sûr qu’il y a Julie Delporte. Quand j’ai lu ses livres, ça a complètement bouleversé ma façon de raconter — sa manière poétique d’allier l’image au texte, d’aspirer à une beauté parfois très brute dans cette alliance a été révélatrice pour moi. Oriane Lassus aussi est une dessinatrice qui m’inspire beaucoup. J’ai aussi été très marquée par Daddy’s Girl de Debbie Dreschler. En lisant ça, j’ai compris que la bande dessinée pouvait véhiculer des émotions très fortes — contrairement à ce préjugé qui veut que ça ne soit que du divertissement. Je suis beaucoup inspirée par mes amies, aussi : Elosterv, par exemple, ou encore Sophie Bédard… Je trouve ça stimulant d’être entouré de gens qui nous donnent le goût d’aller plus loin, de faire de la bande dessinée, d’atteindre leur niveau.

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