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Rencontre avec Pascal Girard

dessins_test_couverture_02Quelques semaines avant la sortie de Dessins, premier carnet de croquis de Pascal Girard publié par les Éditions Pow Pow, l’auteur Alexandre Fontaine Rousseau a rencontré Pascal afin de lui poser quelques questions sur ce projet un peu hors-norme, sur les téléphones cellulaires et sur le dessin d’observation en général…

Est-ce Luc Bossé qui t’a offert de publier un carnet de dessins ou si c’est toi qui l’as approché avec cette idée?

entrevue_pascal_girard_7C’est Luc qui m’a approché, mais il savait déjà que c’est une idée qui m’intéressait quand il l’a fait. Je lui avais donné quelques conseils lors du montage des Croquis de Québec de Guy Delisle. C’était la première fois qu’il éditait un livre de dessins et il se posait quelques questions… C’est pendant qu’on travaillait ensemble là-dessus qu’il m’a demandé si j’avais envie d’en faire un, moi aussi… J’avais déjà pas mal de matériel, alors j’ai dit oui.

L’essentiel des dessins que l’on retrouve dans le livre a été publié au fil du temps sur pascalgirard.com, n’est-ce pas?

Oui. Je fais des carnets depuis 2008. Les plus vieux dessins que l’on retrouve dans le livre datent de 2012, si je ne me trompe pas… mais la plupart ont été réalisés en 2014, quelques-uns en 2013. Quelques-uns avaient déjà été numérisés et publiés sur ce site, mais Luc a aussi été en chercher quelques-uns dans mes carnets.

entrevue_pascal_girard_2Dirais-tu que ta pratique du carnet est quotidienne?

Ça va par périodes. J’essaie d’en faire au moins une fois par semaine. Souvent, c’est quand je suis au restaurant ou en voyage. Je dessine surtout à l’extérieur – beaucoup moins à la maison. Si je ne sors pas, je ne dessine pas beaucoup. Mais c’est évident qu’à partir du moment où Luc m’a dit qu’on pourrait en faire un livre, je me suis mis à dessiner beaucoup plus… Il y a donc beaucoup de trucs dans le livre qui ont été faits durant les deux ou trois derniers mois.

entrevue_pascal_girard_5Le livre est divisé d’une manière intéressante. Certaines thématiques ressortent du travail d’édition qui a été fait sur tes dessins. Dirais-tu que tu étais conscient de l’existence de ces récurrences?

Il y en a plusieurs dont j’étais conscient. Je savais déjà que je dessinais énormément d’ordinateurs et de téléphones cellulaires, parce que les gens les utilisent souvent lorsqu’ils sont dans la rue. C’est drôle parce qu’en 2008, quand j’ai commencé à faire du carnet, les gens n’avaient pas de iPhones, ou presque… Maintenant, quand je suis dans l’autobus, c’est presque tout ce que je vois. Il y a d’autres sujets que j’avais moins remarqué. Par exemple, il y a beaucoup de juifs hassidiques dans le Mile End – alors forcément j’en dessine souvent. La plupart de ces dessins ont été réalisés à Montréal. Il n’y a pas beaucoup de mes dessins de voyage qui se sont retrouvés dans la sélection finale. Mais Luc a réellement créé une sorte d’histoire grâce à son montage.

entrevue_pascal_girard_6Même sans l’aide de cases, sans l’aide de séquences narratives, tes dessins arrivent à raconter des histoires.

Je cherche souvent à créer des relations. C’est ce vers quoi j’aimerais me diriger, de plus en plus : un dessin qui raconte. Il existe une tension entre le dessin d’observation et la bande dessinée, mais je tente le plus possible de les rapprocher l’un de l’autre. Ce n’est pas toujours évident. Mais c’est un objectif que je me suis donné à long terme.

Pour toi, est-ce que le dessin d’observation demeure une sorte de laboratoire pour la bande dessinée?

entrevue_pascal_girard_1Non. J’ai commencé à en faire parce que je n’aimais pas dessiner. Je faisais uniquement de la bande dessinée. Je faisais une résidence, à Saint-Malo, avec Jimmy Beaulieu lorsque j’ai compris que je n’aimais pas vraiment dessiner. Ça me faisait peur. Je ne savais pas trop comment approcher ça. Alors j’ai acheté un carnet. J’étais seul dans la vieille ville, je me suis assis sur un banc de parc et j’ai décidé de dessiner une maison qui se trouvait devant moi. Je me suis dit que j’allais prendre une heure pour la dessiner comme il faut et il s’est mis à pleuvoir, mais j’ai décidé de continuer à dessiner. Dans mes premiers carnets, je faisais surtout des voitures et des maisons, des objets. Puis, tranquillement, j’ai commencé à dessiner les gens.

C’est amusant que tu dises que ça a commencé à Saint-Malo, lors d’une résidence avec Jimmy Beaulieu. C’est quelqu’un qui dessine énormément. Il m’a déjà dit qu’à son avis, le carnet de croquis était un peu le livre idéal. À ses yeux, c’est une forme rêvée. Es-tu de son avis?

Absolument. J’aime la bande dessinée, mais les livres auxquels je reviens toujours sont les livres de dessins. Ce sont ceux que je regarde le plus souvent. J’ai toujours beaucoup aimé Sempé, alors je revisite constamment ses livres. Mais je comprend parfaitement Jimmy lorsqu’il dit cela. Le problème, c’est qu’il n’y a pas assez de livres de dessins – mais le public pour ce genre d’ouvrage demeure extrêmement restreint, alors c’est compréhensible.

Le carnet de dessins offre une très grande liberté.

entrevue_pascal_girard_3Oui. On est aussi assez libre en bande dessinée, mais le dessin y est toujours rattaché à une fonction. Personnellement, je m’en tiens toujours à la narration. Je ne perds jamais de vue ce que je dois raconter. Mon dessin de carnet n’est pas très différent de mon dessin de bande dessinée mais, au fond, c’est ma pratique du carnet qui fait que mon dessin évolue. Il a beaucoup changé depuis que je fais du carnet.

Ça nous ramène à l’évolution en général. Tu faisais remarquer, plus tôt, qu’il y a beaucoup de cellulaires dans tes dessins. En quelque sorte, tu colles au réel. En même temps, les téléphones et les ordinateurs ne sont pas particulièrement esthétiques…

Ces technologies là m’intéressent beaucoup. Mais, consciemment, dans La collectionneuse, j’ai évité le plus possible de mettre en scène des ordinateurs et des cellulaires. Le personnage principal n’en utilise pas. Habituellement, j’en utilise beaucoup.

Dans Jimmy et le Bigfoot et Conventum, on peut même dire que le récit repose en partie sur ces technologies.

Pour moi, ça devient des raccourcis narratifs. Si j’ai évité d’en mettre dans La collectionneuse, c’est que je savais ce vers quoi ces éléments me mèneraient. Quand j’ai fait Paresse, mon personnage était toujours assis : il dessinait, il était devant l’ordinateur… Mais finalement, c’est plus amusant de dessiner ses personnages lorsqu’ils sont en action. C’est plus intéressant visuellement. Dans un carnet de dessin, je dessine les gens tels qu’ils se trouvent devant moi; et je dessine souvent quand j’attend au restaurant… Ça m’est arrivé, quelques fois, d’aller m’installer à des endroits pour aller dessiner des gens en mouvement.

Donc, au final, tu ne choisis pas vraiment ce que tu dessines.

C’est très rare. Je ne cherche pas vraiment les sujets.

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Mais parfois, avec tes mises en scènes, tu vas tout de même chercher à créer un effet comique.

Oui. L’idéal, c’est de s’asseoir et de voir quelque chose de comique. Je cherche le petit quelque chose qui va faire que c’est plus qu’un simple dessin d’observation. Des fois, ça arrive tout seul. Mais parfois, il faut investir du temps. Si tu t’assois dans un café, tu ne regardes pas seulement la personne à son ordinateur. Tu regardes aussi autour et, souvent, c’est là qu’il y a un petit détail particulier à capter. Le livre contient quelques moments du genre, je crois.

L’idée, c’est de publier plusieurs carnets comme celui-là?

Oui, absolument. Si ça intéresse les gens… Je sais que moi, personnellement, ce sont les carnets qui m’intéressent le plus. Il y a plein de gens dont j’aimerais que les carnets soient publiés. Parfois, je trouve les carnets même plus intéressants que les bandes dessinées elles-mêmes. Je commence à garder les miens, de plus en plus; j’aime le fait qu’ils deviennent vite datées, qu’ils soient représentatifs d’une certaine époque. Il n’y a pas de jugement, dans mes dessins. À la limite, c’est plus comme une étude anthropologique. Il y a un livre de Bruce Johnson que j’aime beaucoup, intitulé Montréal/souvenirs… on y voit vraiment bien le Montréal des années 70, qui n’est déjà plus celui d’aujourd’hui. Alors je suis vraiment content que Luc m’ait offert cette opportunité. Il y a des années, je m’étais dit que si un jour j’avais une maison d’édition, elle publierait de petits livres de dessins – parce que même si il n’y a pas d’argent à faire là-dedans, je pense que c’est important.

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