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Sur les traces de Pow Pow | Chapitre 2

Novembre 2011 – Novembre 2012

En 2020, Pow Pow célèbre son dixième anniversaire. En dix articles, Alexandre Fontaine Rousseau retrace les grandes lignes de cette saga épique. Découvrez, année après année, l’évolution d’une petite maison d’édition indépendante qui s’est lentement, mais sûrement, imposée comme un pilier de la bande dessinée québécoise actuelle.

J’ai rencontré Samuel Cantin à la Boîte vidéo, un club vidéo de Villeray où on travaillait tous les deux. Un club vidéo, pour les plus jeunes d’entre vous, ça se trouve à être une sorte de version physique de Netflix où les gens allaient pour hésiter une heure entre deux films avant de repartir, règle générale, avec la plus regrettable des options possibles. Dis comme ça, ç’a probablement l’air terrible. Sauf que c’était vraiment, vraiment l’fun. En tout cas. Comme à peu près tout le monde qui a eu une job dans un club vidéo, Sam étudiait en cinéma. Mais en parallèle de ça, en novembre 2010, il lance un blogue de bande dessinée : Phobies des moments seuls.

J’utilise le terme « bande dessinée », mais c’est limite un peu. « Au début », se souvient Sam, « chaque entrée de journal était essentiellement un gros moton de texte avec une ou deux illustrations. » Comme tout le monde qui tombe dessus, Luc Bossé est séduit par l’humour de Phobies des moments seuls. Il donne donc rendez-vous à Sam dans un café. De son propre aveu, il est un peu nerveux. « C’était la première fois que je rencontrais un auteur que je ne connaissais pas personnellement », explique-t-il, « et je pense que je lui ai dit ben que trop vite que je voulais faire un livre avec lui. » Samuel le confirme : « en dedans de cinq minutes, la deal était signée. »

Le projet se transforme peu à peu après cette rencontre. Il faut notamment repenser de nombreuses planches, d’abord conçues avec le format du blogue en tête. « À partir du moment où j’ai su que Phobies serait édité, j’ai commencé à penser le découpage différemment », fait remarquer Sam. « Il y a, par exemple, beaucoup plus de dialogues dans la seconde partie du livre que dans la première. C’est devenu beaucoup plus séquentiel, comme on dit. » Eille. C’est beau. On se calme. Ça va faire, les termes techniques…

Un autre blogue qui attire l’attention de Luc est celui de Sophie Bédard, sur lequel sont régulièrement publiés de nouveaux chapitres du feuilleton Glorieux printemps. « Le lecteur en moi était dedans », raconte-t-il, « je suivais son blogue et j’avais toujours hâte de voir de nouvelles pages. » Luc décide donc de contacter Sophie, qui n’accepte pas tout de suite son offre contrairement à Sam. « Elle a hésité pendant plusieurs mois, si je me souviens bien. » Attends. De quoi ? Voyons donc, Sophie. C’est quoi ton problème ? « Je n’étais pas sûre que je voulais que ce soit un livre », m’explique la principale intéressée. « Je pensais plutôt publier ça sous forme de fanzine. »

« Je voyais Glorieux printemps comme une manière d’apprendre à faire de la bande dessinée », poursuit-elle. « À la base, ce sont des personnages que j’ai créés alors que j’avais leur âge. La première version était super ado pis déprimante. Tout le monde vivait des drames pas gérables. Il y avait ben des histoires de suicide. C’est plus tard que c’est devenu un truc sur leur quotidien. » Sophie, de son propre aveu, ne sait pas trop où elle s’en va avec sa série. « Luc m’a demandé combien de tomes je pensais faire, pis j’en avais aucune idée. » Mais il est all-in pareil. « Je le trouve ben blood d’avoir fait confiance comme ça à une fille de vingt ans qui n’avait jamais publié de livre de sa vie. »

Aujourd’hui encore, les gens associent Pow Pow à la sérigraphie. Les couvertures des premiers livres l’étaient, pis les fameux partys associés à ce processus fastidieux sont entrés dans la légende. Il existe encore quelques vestiges photographiques de cette folle époque où chaque exemplaire était amoureusement imprimé à la main. Notons au passage la tignasse exubérante de jeune Sam. « Ouin, j’ai eu les cheveux longs vraiment longtemps. Mais c’est fini ce temps-là. Maintenant, dès que je vois la moindre mèche qui dépasse j’ai une envie irrépressible de la couper. »

Cependant, la couverture du premier tome de Glorieux printemps n’est pas sérigraphiée. Pourquoi avoir arrêté ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Tout a changé lors d’un marathon de deux jours au cours duquel sont réalisés Phobies des moments seuls, la réimpression de Mile End ainsi que Pain de viande avec dissonances. « Cette fois-là, je pense que je me suis pété de quoi pour la vie », explique Luc, « ç’a vraiment fait CLAC dans mon épaule. » On le voit ici tentant tant bien que mal d’atténuer la douleur à l’aide d’un sac de pois congelés.

Pow Pow publie deux autres livres en 2012 : Motel Galactic 2 : Le folklore contre-attaque de Francis Desharnais et Pierre Bouchard ainsi que Pain de viande avec dissonances de Zviane, un recueil de courtes histoires réalisées entre 2008 et 2011 lors de divers événements tels que les 24 heures de la bande dessinée d’Angoulême. Pour ceux qui ne le sauraient pas, Zviane est un peu la championne internationale de cet exercice vaguement débile où l’objectif est de produire une histoire de 24 pages en 24 heures tout en respectant une contrainte souvent chiante.

Mais quel est son secret ? « Je pense à mon scénario à l’avance, souvent en m’inspirant d’un rêve, puis je l’adapte à la contrainte le jour même. » Les histoires qui en découlent se distinguent généralement par leur humour absurde, qui révèle une toute autre facette de la personnalité de Zviane. « En fait, de tous les livres que j’ai publiés chez Pow Pow, je crois que mes préférés, ça reste Pain de viande avec dissonances et Club sandwich. J’aime leur côté spontané. »

Comment expliquer, dans ce cas, que ces deux livres ne soient plus disponibles ? « Je suis à l’aise avec le fait que les livres meurent à un moment donné »,  me répond-t-elle. Alors si vous avez un exemplaire de Pain de viande, conservez-le précieusement parce qu’il ne sera pas réédité de sitôt. C’est clairement une pièce de collection. Pis, si vous êtes chanceux, peut-être que vous avez l’exemplaire avec lequel Luc Bossé s’est décrissé l’épaule. Ça doit valoir cher sur eBay, ça.

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